L'IRSA

Institution Régionale des Sourds et des Aveugles

L'éthique au cœur de la journée de cohésion

L'éthique au cœur de la journée de cohésion

Publié le 30 octobre 2018

L'éthique et vous ?, c'était l'intitulé de la table-ronde qui s'est déroulée lors de la 4e journée institutionnelle de l'IRSA vendredi 31 août dernier. Temps fort de l'Association, cette journée a réuni près de 300 salariés et Administrateurs autour d'un sujet au coeur de nos pratiques : l'éthique.
A l'occasion, 4 intervenants ont accepté de participer, chacun apportant un regard différent: Christine Clémençon, enseignante spécialisée au sein du CSES Alfred Peyrelongue, Patrice Vincey, Administrateur et Président du Comité d'éthique, Philippe LEFAIT, parent d'une jeune femme relevant du handicap rare, et Annick GRESSET, psychologue clinicienne à la retraite et coordinatrice du CNADE (Comité National des Avis Déontologiques et Ethiques). à tour de rôle, les intervenants ont abordé l'éthique à leur manière.

De quoi parle-t-on quand on parle d'éthique ?

« Je serais incapable de vous dire ce qu'est l'éthique avec un grand E, sauf que ce n'est ni une doctrine, ni un dogme, ni une science ni même qu'elle donne de réponse toute faite à une question. On pourrait même dire que quelquefois la réponse est la mort de la question. » ainsi Mme GRESSET introduit-elle son propos.
« Le propre d'une démarche éthique ce n'est pas d'opposer deux séries d'arguments, mais au contraire de chercher à les concilier. » précise-t-elle. En abordant l'éthique sous un angle très pragmatique, Mme GRESSET part d'un exemple de la vie quotidienne pour tenter d'apporter une définition à l'éthique, mais avant tout, de faire prendre conscience que ce mot d'éthique, qui peut faire peur, est accessible à tout un chacun.
« On mène tous des réfléxions éthiques sans le savoir », indique-t-elle. Il est vrai pourtant, que dans notre quotidien professionnel, il existe une difficulté de pratiquer une démarche éthique car une multitude de paramètres entrent en ligne de compte. Outre les convictions personnelles, il faut intégrer les valeurs partagées (quelle conception a-t-on de l'homme ? de sa place dans la société ? de la justice sociale ? quelles valeurs défendons-nous en tant qu'association ?), les points de vue de la personne concernée ou de son responsable légal, ainsi que la responsabilité juridique, administrative ou encore morale.

Bernard BROUSTET, journaliste Sud-Ouest à la retraite, animateur de la table-ronde

Le débat m'a laissé une forte impression. Les exposés d'Annick Gresset et de Patrice Vincey avaient permis de bien cerner la question et de préciser ce que recouvre ce concept d'éthique, aux contours parfois flous, dont l'irruption dans la pratique sociale et dans le langage des institutions, a constitué un phénomène majeur au cours de ces dernières décennies. Quand aux interventions de Philippe Lefait et de Christine Clémençon, elles eurent le grand mérite de rappeler la réalité concrète, humaine de la vie des personnes concernées, des parents et des professionnels. En affirmant que la prise en charge du handicap ne saurait se réduire à des grilles d'évaluation et à des projets formatés - aussi nécessaires puissent-ils être-, l'une et l'autre ont déclenché des ovations dans la salle. Cette mise en évidence de la tension entre la réalité vécue et les procédures institutionnelles était une formidable leçon de choses sur le sujet qui nous réunissait. Car c'est dans la tension entre des impératifs a priori inconciliables que la réflexion éthique prend souvent sa source.

Bernard BROUSTET

M. VINCEY complète sur l'importance d'une approche tout sauf manichéenne de la démarche : « La complexité des situations met souvent les professionnels face à des questions sans réponses. Il ne s'agit pas de faire la part entre ce qui serait bien et ce qui serait mal, mais plutôt de réfléchir à ce qui serait le mieux dans le contexte du moment quand on se trouve tiraillé à des options d'égale valeur. Pour répondre à ces difficultés, ce sont les équipes qui peuvent se tourner ou se doter d'un espace éthique. C'est donc une réflexion qui est née de la pratique quotidienne et de ses tensions avec l'idée de partager à plusieurs.» Cette notion de pluralité, M. VINCEY la considère primordiale pour appréhender correctement une démarche éthique. Il faut partager les points de vue, les compréhensions des uns et des autres, tout en gardant à l'esprit, qu'aucun point de vue n'est supérieur à l'autre. S'il ne fallait retenir qu'un mot, ce serait celui de la collégialité. « Cette réflexion partagée à plusieurs aide à la prise de décision la plus juste, sur le moment, dans un contexte précis. Elle renforce la confiance entre les différentes parties prenantes et elle renforce le vivre-ensemble. »

Patrice VINCEY, Administrateur et Président du Comité d'éthique

J'ai été frappé par l'attention des professionnels tout au long de la table ronde ainsi que par la pertinence des questions posées ce qui démontre l'intérêt suscité par cette thématique.
Les interventions étaient très complémentaires même si l'on ne peut faire le tour de cette question en 1 h 30. Il faudra donc poursuivre le dialogue avec les établissements et services.

Patrice VINCEY

Sur le terrain, qu'est-ce que ça veut dire ?

Mme CLÉMENCON expose deux enjeux relatifs à l'éthique sur le terrain. L'un concerne la difficulté des professionnels à faire du mieux qu'ils peuvent, pour accompagner la personne dans une approche individualisée et adaptée; lorsque dans le même temps, il leur est demandé de renseigner les outils de la loi 2002, quantifier, cocher, renseigner des grilles... vulgairement, mettre l'individu dans une case. « Dans une démarche éthique, il serait intéressant de repenser le but, l'importance et la place que l'on donne à nos accompagnements dans les projets. Quand les progrès observés [de l'usager] ne sont ni quantifiables ni repérables dans une grille, que faire ? », interroge-t-elle. M. LEFAIT répondra que l'éthique, c'est savoir ne pas nommer, savoir tout accepter.
L'autre enjeu s'attache à l'importance d'une relation de confiance entre les parties prenantes de l'institution.
« Pour que l'éthique se mette en place, il faut des valeurs communes, le sentiment d'appartenance. Plus les directeurs auront confiance en la capacité de jugement de leurs employés, plus la marge de manœuvre de chacun augmentera et plus la réflexion éthique sur l'action et les valeurs sera sollicitée. » Sur ces deux aspects, Mme Clémençon évoque la question du temps; pour que la démarche éthique devienne une pratique du quotidien, il faut du temps.

Christine CLÉMENÇON, enseignante spécialisée

Choisir l’éthique comme fil rouge de la journée se révèle être un bon choix car il intéresse, questionne et fédère. Comme on l’a vu, nous partageons tous des valeurs humaines que nous voulons mettre au service des personnes que nous accompagnons. Les injonctions paradoxales que nous recevons nous font parfois douter de nos capacités et du sens que nous mettons dans notre travail.
On m’a donné l’opportunité de participer à cette table ronde. Je remercie tous ceux qui m’ont fait confiance et soutenu. Ce ne fut pas simple de trouver les bons mots, « le hamster a beaucoup tourné dans sa cage!», mais ce que j’ai dit je l’ai dit en toute honnêteté et en toute liberté en essayant d’être au plus près de la réalité du terrain. Comme dit G. Orwell « La liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». L’important après cette journée est peut-être d’avancer en essayant de faire bouger les lignes, en ayant une volonté commune d’amélioration en réfléchissant ensemble sans a-priori, ni préjugé.

Christine CLÉMENÇON

Philippe LEFAIT

Et du côté des familles, comment s'appréhende l'éthique ?

« J'ai toujours fantasmé ou imaginé ma fille sur un petit vélo d'enfant. Un jour, je ne sais pourquoi, je me suis réveillé en me disant que je l'autorisais à prendre le vélo de sa mère. Elle est immédiatement montée sur ce vélo et elle est allée au bout de la rue et s'est arrêtée au stop. Ce que je n'imaginais pas jusque-là était devenu sa réalité et notre réalité. » introduit M. LEFAIT. Son propos vise à afficher L'Autre comme un élément clé de la démarche éthique. Il explique également l'importance de se protéger en tant que parent, en tant qu'aidant, puis poursuit son propos en abordant son rapport à l'institution. La question est intéressante car la place des familles est un thème récurrent en comité d'éthique comme le précise M. VINCEY. M. LEFAIT y répondra devant des salariés attentifs: « Dans le rapport à l'institution, je pense que la question de la place du parent est centrale. Le parent, si on parle d'éthique, ne veut pas prendre la place de celui qui sait, qui a une expertise. Le parent est dans cette situation de handicap rare qui n'arrive pas à être nommé à l'ARS. C'est un centre de ressources. Servez-vous de lui comme un centre de ressources, comme le parent se sert de l'institution comme d'un centre de ressources et de possibilités. » conseille ainsi M. LEFAIT.

Le CNADE, Comité National des Avis Déontologiques et d'Ethiques

Instance d'aide à la réflexion et à la prise de décision, le CNADE peut être saisi gratuitement par tout professionnel à titre individuel ou toute structure qui, dans une situation donnée, se trouve confronté aux doutes quant à la conduite à adopter. Le comité est composé de sept à neuf personnes de compétences diverses afin de permettre une ouverture large de la réflexion. Chacun y siège à titre bénévole et personnel pour garantir l'indépendance de la réflexion. Les situations sont traitées de manière anonyme, sous trois mois.

>> En savoir plus sur le site du centre national ressource déontologie et éthique

Annick GRESSET, coordinatrice du CNADE

Cette journée fut pour moi un temps de découverte de votre association, d’échanges, tant formels qu’informels, et de partage de valeurs auxquelles j’ai pris un très vif intérêt. La table ronde a été incontestablement un moment fort si je me réfère à la qualité de l’écoute et à la teneur des questionnements suscités. Avoir fait le choix d’y réunir des intervenants d'horizons différents atteste de la volonté institutionnelle de promouvoir un questionnement et une démarche éthique aux différents niveaux de responsabilité. Cela nécessite en effet de mettre en synergie les compétences de chacun, à la place qu’il occupe, tout en enrichissant la réflexion par des échanges avec l’extérieur. Merci.

Annick GRESSET
Nathalie DUGRAVIER, philosophe, nous parle du malentendu

« Il y a, dans le terme "malentendu", deux malentendus : d’une part, il peut être, écrit en un mot ou en deux, avec ou sans trait-d’union. On n’entend pas la différence – et c’est peut-être dans ce fait de ne pouvoir entendre la différence, que réside le plus grave et le plus profond des malentendus.
Sa polysémie fait du terme lui-même un piège. Entendre en effet signifie à la fois ouïr, écouter, comprendre, s’accorder avec…

Nathalie DUGRAVIER

Le rêve de tout dialogue est d’exclure le malentendu qui toujours opacifie la relation – condamnant celle-ci au contresens, voire au non-sens. Rêve d’une compréhension ‘’5/5’’ et réciproquement. Et ce rêve est inlassablement brisé par les incontournables malentendus qui hantent nos dialogues, jusqu’à bloquer ceux-ci dans un mutisme accablant. La relation alors se brise, ce qui constitue la violence brute. Le problème fondamental que pose donc le malentendu concerne la possibilité ou l’impossibilité de l’écoute et, plus généralement, de la relation humaine. Une authentique relation est-elle possible entre les hommes ?
D’où surgit donc ce malentendu sournois qui blesse inévitablement la relation humaine ?

  • Un écart, tout d’abord, entre ce que quelqu’un pense et ce qu’il dit: ce malentendu provient du langage lui-même, et consiste à croire que lorsque je parle, le langage n’a pas son mot à dire.
  • Un second écart ensuite, entre ce que me dit autrui et ce que j’en entends : lorsque j’écoute autrui, je crois entendre exactement ce qu’il veut dire, oubliant ainsi que de lui à moi réside l’obstacle de la langue – fût-elle la même.
  • Un troisième écart enfin, entre ce que j’entends d’autrui et ce que j’en comprends : le malentendu ici consiste à s’écouter soi-même en croyant écouter autrui.
Le malentendu consiste précisément dans l’illusion qu’il n’existe pas – illusion d’intelligibilité parfaite, de transparence possible. Entre ce que je pense et ce que je dis, entre ce qui est dit et ce que j’entends, entre ce que j’entends et ce que je comprends : à chaque étape, il y a une perte de signification. Mais c’est de cette perte elle-même que provient le sens, dans la mesure où elle exige la pluralité des interprétations – qui constitue précisément le sens d’un propos. Le sens ne se donne jamais immédiatement, il exige la patiente confrontation des différentes significations perçues par les interlocuteurs – seul, le dialogue véritable est le lieu de naissance du sens. »

>> Télécharger l'intégralité de l'intervention

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