Inspirations Tactiles : « L'art doit pouvoir être accessible à tous »

Inspirations Tactiles : « L'art doit pouvoir être accessible à tous »

Publié le 10 août 2026

À l'origine du projet Inspirations Tactiles, Johanna Ribière, transcriptrice et adaptatrice de documents à l’Irsa imagine avec les enfants en situation de handicap sensoriel du Pôle Sensoriel de Haute-Vienne des œuvres d'art à découvrir avec les mains. Une démarche qui mêle accessibilité culturelle, créativité et rencontres. Elle revient sur la naissance de ce projet qui lui tient particulièrement à cœur.


Votre métier consiste à rendre les supports accessibles aux enfants en situation de handicap visuel. Comment est née l'idée d'Inspirations Tactiles ?


Au quotidien, j'adapte des manuels scolaires, des schémas, des cartes ou encore des romans pour les enfants malvoyants et non voyants. C'est un métier qui demande rigueur et créativité. Une coordination avec les enseignants spécialisés est essentielle pour penser l'accessibilité et les adaptations pertinentes et utiles. Et beaucoup d'anticipation : une personne voyante comprend une image en quelques secondes. Pour un enfant déficient visuel, la découverte est progressive : il explore, morceau par morceau, et construit peu à peu une représentation mentale.

Nous utilisons beaucoup le relief, notamment grâce au thermogonflage, assez standardisé. J'avais envie d'aller plus loin, de travailler avec davantage de matières, de créativité et surtout de retrouver un contact direct avec les enfants que je ne côtoie pas au quotidien.


Pourquoi avoir choisi de parler d'art ?

L'accessibilité est au cœur de mon métier, la culture est au cœur de ma vie. C'était d'ailleurs le sujet de mon mémoire : comment rendre accessible une œuvre d’art qui repose uniquement sur le regard ? Est-il possible de faire passer des émotions par d’autres sens que la vue ? L'accessibilité est au cœur de mon métier, la culture est au cœur de ma vie. C'était d'ailleurs le sujet de mon mémoire : comment rendre accessible une œuvre d’art qui repose uniquement sur le regard ? Est-il possible de faire passer des émotions par d’autres sens que la vue ?


Je suis persuadée que oui ! Dans les ateliers d’Inspirations Tactiles, nous découvrons un artiste, son courant artistique, son époque, ses symboles, puis les enfants choisissent l'œuvre qu'ils souhaitent adapter. Ensemble, nous la reconstruisons avec différentes matières, en respectant ses plans, ses formes, ses couleurs et sa composition pour qu'elle puisse être comprise aussi par le toucher. Ce n’est pas de la création libre. Nous devons respecter l'œuvre mais aussi certaines règles pour que le résultat soit accessible à tous les enfants. Par exemple, une matière = une couleur.

Un des éléments intéressants, c'est que ces créations deviennent des œuvres que tout le monde adore et attend. Les toiles sont exposées au Pôle Sensoriel de Haute-Vienne. Au début, les personnes voyantes hésitent... puis elles se rendent compte que, pour une fois, elles ont le droit d'explorer une œuvre avec leurs mains. On a perdu cette liberté !


Ces ateliers semblent aller bien au-delà de la création artistique...


Oui, complètement. Au départ, je voulais retrouver ce lien avec les enfants que je ne croisais finalement que très peu dans mon métier. Aujourd'hui, ces ateliers sont devenus de vrais moments de rencontre.



J’ai 8 participants réguliers. Ils travaillent en binôme, discutent beaucoup, s'entraident et reviennent souvent avec les mêmes partenaires. Les ateliers créent des liens. Une adolescente malentendante participe désormais avec une jeune non-voyante : elles se sont rencontrées grâce au projet.

J'aime aussi leur faire découvrir mon univers professionnel. Certains voient pour la première fois une machine à écrire, le braille ou les outils que nous utilisons au quotidien. Ces échanges donnent une autre dimension à mon métier.


Qu'est-ce qui vous surprend le plus au fil des ateliers ?

La créativité des enfants ! Chaque œuvre nous amène à réfléchir différemment. Comment rendre un tableau de Magritte tactile ? Comment simplifier Klimt tout en conservant sa richesse ? Ce sont de vrais défis.

Klimt en particulier, le projet est en cours et est très ambitieux ! C’est une jeune fille qui m'a un jour montré une création réalisée avec du papier roulé. En voyant son travail, j'ai immédiatement pensé à adapter L'Arbre de vie de Klimt. Mais l'œuvre est très chargée et en 3 parties. Normalement, nous adaptons des choses plutôt épurées. Il va falloir simplifier mais que ce soit quand même chargé tactilement pour qu’on retrouve l’émotion qui se dégage du tableau. C’est donc un nouveau défi.

Finalement c'est un projet qui ne cesse d'évoluer, les adaptations semblent infinies et les idées des enfants sont nombreuses. De nouvelles portes se sont ouvertes devant nous !


Quelle est la prochaine étape pour Inspirations Tactiles ?


Que ces œuvres continuent de vivre ! L'objectif est de constituer une véritable artothèque au Pôle Sensoriel, afin que les créations puissent être empruntées par des écoles ou d'autres établissements. Certaines ont déjà voyagé jusqu’à la Résidence La Guyarderie en Charente-Maritime. C’est génial qu’elles soient découvertes par d'autres publics et continuent à susciter des échanges.


Ce projet me tient à cœur car j’en suis persuadée, tout le monde a besoin d'art et de culture dans sa vie. L'art tactile n'est sans doute pas l'unique réponse, mais il montre qu'il existe mille façons de rendre la culture plus accessible. On a encore tant à faire ! On met beaucoup la vue en avant, alors que les autres sens peuvent eux aussi provoquer de l'émotion. Et tant que cela crée de la curiosité, du plaisir et des rencontres, alors cela vaut la peine d'essayer.